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Georges Didi-Huberman
Le lait de la mort (2ème partie)


 

Les mots semblent très pauvres dès qu’il s’agit
de décrire — ne serait-ce que décrire,
mais précisément — un objet. Que dire, alors,
de notre capacité à raconter une matière,
un milieu matériel, un mouvement dans ce
milieu, une multiplication de ces mouvements,
le processus complexe de leurs
métamorphoses ? Comment regarder du lait qui
coule et faire de ce regard un drame, c’est-à-dire
une action et une écriture tout à la fois ?
En réalité, notre sensation d’impuissance n’est
légitime que jusqu’à un certain point.
Car le langage lui-même forme matériau.
Les lettres sont séparées dans un mot, les mots
isolables dans une phrase et, pourtant, il ne
tient qu’à l’écriture de créer, avec cela, un
mouvement fluide. Il y a des poèmes onctueux
comme du lait ou légers comme de la cendre.
Paul Valéry écrivait : « Ô mon poème ! Moi ! Chair
tremblante, […] lait ! des sons s’étirent, un éveil,
un grandissement de syllabes — teintures de
voyelles frêles, niant les silences, croissance
de consonnes, toutes les mêmes qui deviennent
de liquides et sifflantes, labiales et liquides
davantage. […] Le feu se déclare enfin, de toutes
les présences des émotions diverses il pointe
et flambe […], hurlant sur les cendres […], d’accord
avec l’aperception par l’être souffrant
des intimités originelles. Ce chant disparaît
sans finir22 ».
Il faut, pour tout dire, que les images travaillent le
langage au corps. C’est ce qui nous arrive à tous,
poètes ou non, au creux de chaque nuit, lorsque
nous rêvons : figurabilité. Or, le figurable est ce
qui, dans le langage même, renonce à découper
clairement ». Ne pas couper est une de mes
passions », affirme Sarkis. « Dans mes films,
il n’y a pas de coupure ou d’obstacle qui brise la
continuité23 », qui est continuité de temps autant
que de matériau. Voilà pourquoi, dans ces films,
un seul matériau, fluide et indécoupable par
excellence — l’eau d’aquarelle — est capable de
métamorphoser tout ce qu’il touche, transformant
dans une même coulée — une même durée —
l’ombre en couleur liquide et la couleur liquide en
flammes (par exemple dans « au commencement, le
rouge et le vert » et « au commencement, il brûle »).
C’est à peu près la même chose avec le lait.
Parce qu’il porte en lui la mémoire d’une
expérience fondamentale d’incorporation,
le lait convoque les images et, donc, interloque,
fait bifurquer, modifie, refonde à chaque fois
le langage. Artémidore de Daldis veut-il dire ce
que veulent dire les rêves de lait ? Son langage
ne pourra que s’égarer, s’étendre comme flaque,
extravaguer, se perdre, n’affirmer que la différence :
« Les rêves concernant les vases ont des
accomplissements différents. Par exemple du lait
dans un pot au lait est avantageux, dans une
cuvette symbole de dommage24 ». Donc le lait
n’est ni bon ni méchant, ni chance ni malchance,
ni ceci ni cela. Il sera ce qu’en feront nos images,
nos usages d’images.
Peut-être parce qu’il avait une idée somme toute
assez triviale du langage, Gaston Bachelard
n’est pas allé dans les images aussi loin qu’il
le pensait. La métaphore, chez lui, passe toujours
au-devant des métamorphoses. Alors, comme
il l’écrit, les « métaphores [lactées] [n’]illustrent
[qu’]un amour inoubliable », l’amour maternel25.
Quadruple erreur : le lait est bien plus qu’une
métaphore ; la métaphore fait bien plus
qu’illustrer ; l’image sait ne pas oublier l’envers
de la beauté ou de l’amour, haine, mort ou
destruction ; et rien n’est plus oubliable
— malheureusement ou pas, selon les cas —
que l’amour maternel, l’amour « au commencement ».
Dire « toute eau est un lait », ou bien « l’eau réelle
[c’est] le lait maternel », placer une majuscule
jungienne à la « mère inamovible, la Mère26 »,
c’est généraliser à l’excès, substantialiser
la matière autant que l’imago (au sens
psychanalytique, jungien justement, de ce terme).
Bachelard énonce pourtant, dans les mêmes
pages, de très précieuses hypothèses sur
les rapports entre imagination et matière,
notamment lorsqu’il écrit que les images
n’attendent pas toutes prêtes au creux de
l’imagination, qu’au contraire elles ne se dégagent
qu’à partir d’une profondeur « plus prochaine, plus
enveloppante, plus matérielle27 ». Ou bien lorsqu’il
affirme — à propos du lait comme de l’eau —
que les images les plus puissantes « ont plus
de matière que de forme », qu’en elles « c’est la
matière qui commande la forme » : par exemple,
le sein d’une femme n’est pas un bol tout formé
avec du lait dedans, au contraire « le sein
est arrondi parce qu’il est gonflé de lait28 ».
Il lui suffit alors de citer Michelet29. Mais pourquoi
Michelet était-il allé plus loin, plus vrai que
Bachelard dans sa façon d’écrire le lait ? Justement
parce qu’il écrivait plus radicalement, ne craignant
jamais, dans sa quête de vérité
— vérité des images, vérité anthropologique —
d’interloquer le langage en vue d’une précision
supérieure, de s’égarer dans les mots pour
de meilleurs montages, d’inventer une matière
verbale, de jouer avec les différences. Michelet ne
dit pas seulement « lait premier », « lait heureux » ou
« lait prodigieux », comme Bachelard30. Il dit aussi :
« élément visqueux, blanchâtre » pour remarquer
que cette chose éventuellement dégoûtante —
pensons à la peau du lait, par exemple —
est « la vie » même, la vie à même sa « substance
organique » ou « animalisable31 ». Il regarde de très
près, et ce qu’il voit n’est pas pureté de lait idéal
mais remous, bulles, amalgames, pullulements,
altérations. Il sait que le lien fondamental est un
lien d’impureté. Il assigne la pensée à soutenir
cette impureté. Il dit à raison, contre toute la
philosophie d’école, que la vérité n’est jamais pure.
Et puis il se risque à un formidable montage : laitregard.
Il laisse flotter son regard sur un tableau
de lactation aperçu dans les galeries du Louvre —
c’est La Vierge au coussin vert d’Andrea Solario —
et invente une déduction dont, bien plus tard,
Jacques Lacan pourra éclairer les tenants
et les aboutissants à travers sa notion
métapsychologique d’objet. Parce que l’enfant boit
la mère, la mère voit l’enfant et, plus encore, établit
le lien du regard, si fortement que « dès que
l’enfant voit la lumière [il] se voit dans l’œil
maternel32 ». Grâce au lait, le contact est regard,
et réciproquement. Est-ce jouissance ? Bien sûr.
Est-ce plaisir ? Pas seulement. Michelet compose
une prosopopée pour ce tableau de maternité
où la Vierge dira : « Bois, mon enfant !
bois, c’est ma vie ! […] Jouis, bois… C’est ma douleur.
[…] Bois, c’est mon plaisir33 ». Ainsi va le lait dans
l’image inconsciente du corps.
Le regard du lait appelle un contact qui désire
l’incorporation. Beaucoup d’œuvres d’art
cherchent donc, sans le dire, à imiter la
puissance du lait. Le haïku cinématographique
de Sarkis organise délicatement ce moment
de conversion : il a lieu, en particulier, lorsque
l’ombre du doigt sur le lac blanc — phénomène
visuel d’intangibilité presque atmosphérique,
diaphane — se résorbe tout à coup et fait place
au contact du doigt avec la surface du lait.
C’est une catastrophe en miniature : le statu
quo est brisé, la blanche beauté se voit soudain
percée, saignée, souillée. Ombre sur blancheur
— milieu intact — cela faisait encore rêver
de transcendance. Mais le doigt qui s’enfonce
bouleverse cet état de choses : il apporte
une trivialité presque choquante, rend tangible
la profondeur du lait et, donc, produit quelque
chose comme un puits d’immanence d’où l’on
ne pourra plus vraiment s’échapper.
Mettre le doigt dans la plaie, ai-je dit. On pense
au geste de saint Thomas l’Apôtre quand
il enfonçait son doigt dans la plaie du Christ,
ayant dit : « Si je ne vois pas dans ses mains
la marque des clous, si je ne mets pas mon
doigt dans la marque des clous, et si je ne mets
pas ma main dans son côté, je ne croirai pas ».
Et le Christ, lui maintenant le doigt dans
la plaie, de répondre : « Parce que tu me vois,
tu crois34 ». Car, pour lui, voir et enfoncer son
doigt dedans, c’était la même chose.
Donc, Thomas aurait pu dire : « Je ne crois qu’à
ce que je touche en profondeur ». Même ici,
dans le lait, mettre le doigt, n’est-ce pas,
littéralement, créer une plaie ? On pensera donc,
aussi, à un acte de défloration, cet acte qui
porte atteinte à surface, à membrane,
y produisant une féconde fleur de sang, faisant
d’une vierge une femme que nos religions
auront voulu qualifier d’« impure », péché originel
oblige. « au commencement, l’apparition » serait
donc, aussi, le commencement d’une impureté.
Et de l’attrait qui va avec35.
Dans cette perspective, le lait — émulsion
opaque toujours au bord de se
déshomogénéiser — sera bien tout ce qu’on
veut, sauf « pur36 ». Miraculeux, certes, mais
toujours près de tourner, de cailler, de « bleuir »,
de fermenter, de grumeler. C’est une substance
sexuelle, puisqu’elle concerne directement
la reproduction (l’exception mariale ayant fait
couler beaucoup d’encre, au Moyen Âge et
à la Renaissance, sur le « lait des vierges37 »).
Sa blancheur même n’est « pure » que pour
l’apparence si l’on en croit une tradition
séculaire qui fait du lait un résidu, une
métamorphose par coction — c’est-à-dire
par l’action de la chaleur sur les matière
organiques, sorte de lente digestion ou
ébullition — du sang menstruel. « Le lait,
écrivait Aristote, possède la même nature
que la sécrétion d’où naît chaque animal » ;
non seulement « la nature du lait est la même
que celle des menstrues », mais encore le lait
peut être défini, strictement, comme « du sang
qui [par l’action du sperme] a subi une coction
parfaite », ce qui, aux yeux des anciens
physiologistes, était prouvé par le simple fait
que « durant l’allaitement les règles n’ont pas
lieu38 ». Lorsque, vers 1473, Léonard de Vinci
composera son célèbre dessin en coupe du coït
humain, on pourra voir un petit vaisseau partir
de l’utérus et remonter directement vers le sein
de la femme39.
Substance sexuelle, le lait contient dans
sa formation même et le sang féminin et
le sperme masculin qui, justement, lui donne
forme en déclenchant tout le processus
d’embryogenèse. Non seulement l’allaitement
masculin est un fantasme récurrent dans nombre
de rites et de croyances en Europe comme
au Moyen Orient40, mais encore la mainmise
du masculin sur le prodige des substances
féminines va jusqu’à permettre des dictons de ce
genre : « Le lait vient de l’homme », en sorte que,
dans de nombreuses sociétés, c’est le mari qui
gère à sa guise l’allaitement des enfants41.
Dans la cosmologie de l’Inde ancienne,
« le lait n’est pas autre chose que le sperme
d’Agni », si bien que tout laitage recueille les
prestiges de ce qui a été cuit dans les bonnes
règles de la cuisine sacrificielle42.
Substance sexuelle : cela veut dire, d’abord,
substance symboliquement structurante.
Le lait produit du langage, de l’échange, du
social. Il y a des « pactes de lait », des « alliances
par collactation43 ». En Inde, en Asie centrale,
en Afrique, l’institution de la parenté de lait induit
des comportements spécifiques — des interdits
matrimoniaux, en particulier — où les ethnologues
voient une façon, pour le lien social,
de consolider son unité44. À l’époque où les
icônes mariales envahissent, depuis Byzance,
tout l’Occident chrétien, Thomas d’Aquin compose
à l’usage des novices — et pour fonder l’unité
« familiale » de l’ordre dominicain — sa Summa
theologica qu’il compare, d’entrée de jeu, à un lait
nourricier en prenant appui sur l’expression
paulinienne : « Comme à des petits enfants dans
le Christ, c’est du lait que je vous ai donné
à boire45 ». Plus tard, à l’époque où Filippo Lippi
et Sandro Botticelli inventent une façon de rendre
toute figure onctueuse en la drapant dans le lait
subtil du glacis pictural, la gestion de
l’allaitement par nourrice et la « parenté de lait »
conditionneront certains aspects importants
de la vie sociale florentine46.
Mais toute substance sexuelle est aussi,
imaginairement, déstructurante : elle accepte
de se dissiper en figures qui épousent la loi de
l’inconscient, son insensibilité à la contradiction,
sa capacité de déplacement, de symptôme,
d’anachronisme, de dissemblance47. Alors, le lait
devient invasif, il contamine, atteint, modifie les
représentations de la réalité. Pline l’Ancien croit,
par exemple, que le lait « s’écoule par toute la
mamelle et même par le creux de l’aisselle48 ».
Il rapporte l’opinion selon laquelle « le lait passe
pour communiquer une part de sa blancheur
à la peau des femmes ; aussi Poppée, femme de
Domitius Néron, emmenait partout à sa suite cinq
cents ânesses laitières et se plongeait tout
entière dans un bain de lait, croyant qu’il
assouplissait aussi la peau49 ». Ambroise Paré
continuera, au XVIe siècle, de soutenir que du lait
sort de la matrice des jeunes accouchées50.

Il faut, de toute substance sexuelle — donc
imaginairement surinvestie — s’attendre à tout.
Les images sont là pour donner forme aux
attentes et aux peurs les plus contradictoires.
On hypostasiera, d’un côté, les qualités
nourricières du lait en qualités curatives : le lait
animal — et surtout, bien sûr, le lait de femme —
fut réputé, autrefois, pour soigner presque tout,
la mélancolie, l’épilepsie, l’empoisonnement,
les maux de tête, les abcès ; il était censé
« effacer les ecchymoses », réguler
la « dépravation de l’estomac » ; « il est encore
excellent, ajoutait Pline, de faire couler du lait
sur les yeux injectés de sang », le résultat étant
« plus efficace [avec le lait] d’une femme qui
a accouché d’un garçon51 ». Vitam sugendo
protraxi — « en tétant j’ai prolongé ma vie » —
est un adage qui se lit au frontispice du traité
de Giovanni Michele Gallo, Dissertazione del
vero, e sicuro metodo dell’uso del latte, publié
en 1753 à Florence52.
D’où le catalogue épuisant des rituels
consacrant le lait bénéfique. Dans la fête d’Isis
décrite par Apulée, l’un des prêtres « portait
un petit vase d’or arrondi en forme de mamelle,
avec lequel il faisait des libations de lait53 ».
Dionysos était, en Grèce, crédité du pouvoir de
créer des liquides — lait, eau, vin, miel — à partir
d’une simple branche (thyrsos) ou en frappant
la terre avec ses doigts54. On verse du lait sur
les os des morts ou sur les corps malades55.
On tire des présages du lait qui bout, selon sa
façon de déborder56. Dans l’Orient prébiblique,
on parle de « téter le ciel » et on invente des
allaitements rituels57. Dans l’Inde ancienne,
les rites du lait sont aussi méticuleux que
cosmologiquement fondés58. En Asie centrale
comme, plus tard, en Turquie musulmane,
on protège les demeures avec des effigies
de mamelles, on consacre les animaux blancs
— c’est-à-dire sacrés — avec du lait, on offre du
lait aux quatre points cardinaux, on appelle
le paradis Lac de lait et la première femme
Mère-lac-de-lait59. En Orient byzantin comme
en Occident latin abondent les cultes de Maria
lactans ou de la Vierge de lait, de saint Mamant
— appelé Mama à Constantinople, Chypre
et en Grèce — les grottes d’« eaux saturées »
où le calcaire des stalagmites est sucé comme
un sein miraculeux60.
Mais, comme tout pharmakon — celui-ci étant,
de plus, concocté dans les profondeurs
mystérieuses de l’organisme féminin — le lait
peut subitement tourner, c’est-à-dire virer
au pire. Alors le remède devient poison,
et le regard maternel, celui qu’admirait tant
Michelet devant le tableau d’Andrea Solario,
devient mauvais œil. Une nourrice donne le
sein à votre fils ? Méfiez-vous car, si elle tombe
enceinte, « son lait se coagulant comme une
sorte de fromage », elle risque d’empoisonner
l’enfant61. Tout ce que le lait nous donne, il peut
nous le reprendre. Tout ce qui fait de lui une
substance sacrée (sacer) peut devenir maudit,
séparé, intouchable (sacer, encore62). Le lait est,
dans la Bible, un festin érotique que célèbre
le Cantique des cantiques ; mais ce festin va
de pair avec la prohibition alimentaire de cette
horreur insupportable qui consisterait à cuire un
enfant — je veux dire un agneau ou un chevreau
— dans le lait de sa mère63.
Notre rapport au lait sera donc hérissé de
tabous. Ici, on interdira aux femmes ayant leurs
règles de toucher le lait ; là, il faudra protéger
le lait maternel des agissement de sorcières,
car c’est par lui qu’elles commencent souvent
de nous porter le mal, à travers ce qu’on nomme
si souvent, dans les procès de sorcellerie,
le maleficium lactis ; on finira par penser, au XVIIIe
siècle, que la diète blanche plonge l’amateur
excessif de lait dans une « mélancolie très
sombre, très noire64 ». On se méfiera
particulièrement, au Moyen Âge et à la
Renaissance, du lait sozzo, c’est-à-dire « grossier
et quelque peu vénéneux » dont les nourrices
enceintes menacent, comme je l’ai dit, les enfants
en bas âge65. Léonard de Vinci écrira un jour
cette terrible prophétie : « Le lait sera retité aux
petits enfants » (il latte sia tolto ai piccoli figlioli),
précisant ironiquement que cela arrive déjà tous
les jours puisqu’on retire aux chevreaux leur lait
nourricier pour en faire ce fromage dont,
cruellement, sans y penser, nous nous
délectons66.
Freud met cette capacité d’inversion — du pur
à l’impur ou du bienfaisant au malfaisant —
en rapport direct avec un processus de
« formation de symptôme », la Symptombildung :
« Ce qui a été autrefois pour l’individu une
satisfaction ne peut justement aujourd’hui que
susciter sa résistance ou sa répulsion. […]
Le même enfant qui a tété avec avidité le lait
du sein de sa mère a coutume de manifester,
quelques années plus tard, à l’encontre de la
consommation de lait une forte aversion [qui]
s’accroît jusqu’à la répulsion, si le lait ou la
boisson qui en contient est recouvert d’une petite
peau » évoquant le sein lui-même67. Lait, sang et
sperme ne font pas seulement système dans la
physiologie traditionnelle et dans les fantasmes
dont elle se soutient : ils déterminent, par leurs
relations, tout un champ de la souillure dont
Mary Douglas a précisé, de plus, qu’il supposait
une image du corps conçu comme « vase »
ou « bol » des mélanges et des altérations
funestes68. Comment oublier, enfin, que le roman
de l’inquiétude sexuelle par excellence, l’Histoire
de l’œil de Georges Bataille, commence par une
assiette de lait destinée à recevoir la chair
féminine « rose et noire », et se termine sur un
récit d’obscénité, de noyade et de mère morte69 ?

 

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