{"id":9664,"date":"2009-05-09T11:47:25","date_gmt":"2009-05-09T11:47:25","guid":{"rendered":"http:\/\/sarkis.test\/?p=9664"},"modified":"2022-08-11T05:40:51","modified_gmt":"2022-08-11T05:40:51","slug":"sarkis-a-erevan-ou-la-redecouverte-de-la-zone-par-ruben-arevshatyan","status":"publish","type":"texts","link":"https:\/\/www.sarkis.fr\/en\/texts\/sarkis-a-erevan-ou-la-redecouverte-de-la-zone-par-ruben-arevshatyan\/","title":{"rendered":"Sarkis \u00e0 Erevan, ou la red\u00e9couverte de la ZONE"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"chapo\"><em>Voil\u00e0 ce qu&#8217;est une ZONE&#8230; Elle peut parfois donner l&#8217;impression d&#8217;\u00eatre capricieuse. Mais \u00e0 tout moment, ce sont nos propres \u00e9tats qui la conditionnent. Bien s\u00fbr, il y a eu des cas o\u00f9 des gens sont rest\u00e9s sur le bord du chemin, les mains vides. Il y eut aussi des situations o\u00f9 ces gens p\u00e9rissaient au seuil m\u00eame de la PIECE. Mais tout ce qui arrive ici d\u00e9pend non pas de la ZONE, mais de nous !<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tir\u00e9 du film \u00ab Stalker \u00bb d&#8217;Andre\u00ef Tarkovsky, 1979, MOSFILM<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Un peu d&#8217;histoire<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>C&#8217;est au d\u00e9but des ann\u00e9es quatre-vingt, encore \u00e0 l&#8217;\u00e8re sovi\u00e9tique, que j&#8217;ai vu pour la premi\u00e8re fois <em>Stalker<\/em> de Tarkovsky dans un tout petit cin\u00e9ma d&#8217;Erevan appel\u00e9 \u00ab Pioneer \u00bb. A cette \u00e9poque, les officiels trouvaient suspects les films r\u00e9alis\u00e9s par des sovi\u00e9tiques, parmi lesquels Tarkovsky, mais aussi Parajanov, et consid\u00e9raient qu&#8217;il \u00e9tait risqu\u00e9 de les pr\u00e9senter \u00e0 un large public (quand bien m\u00eame, et de mani\u00e8re paradoxale, ces films avaient \u00e9t\u00e9 des commandes de l&#8217;Etat). Toutefois, projet\u00e9s sans annonces pr\u00e9liminaires dans des salles de cin\u00e9ma ou des clubs de seconde zone, parfois pour des diffusions uniques, de tels films circulaient dans les cercles ferm\u00e9s de l&#8217;intelligentsia de l&#8217;ancienne Union sovi\u00e9tique dans une sorte d&#8217;atmosph\u00e8re semi-secr\u00e8te, renfor\u00e7ant de fait la dissidence au sein de la soci\u00e9t\u00e9 en d\u00e9pit de toutes les pr\u00e9cautions prises par les syst\u00e8mes de contr\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n<p>A cette \u00e9poque particuli\u00e8re, celle de la derni\u00e8re d\u00e9cennie de la r\u00e9alit\u00e9 sovi\u00e9tique avec son atmosph\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale oppressante de d\u00e9sespoir m\u00eal\u00e9 de d\u00e9s\u0153uvrement, le personnage de STALKER et le concept de ZONE se pr\u00eataient \u00e0 de nombreuses interpr\u00e9tations penchant principalement, soit vers le formalisme m\u00e9taphysique pseudo-religieux, soit vers les messages politiques cod\u00e9s d\u00e9non\u00e7ant la r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s concr\u00e8te qui avait \u00e9t\u00e9 celle du public comme de Tarkovsky.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette dichotomie dans la compr\u00e9hension g\u00e9n\u00e9rale, non seulement de STALKER, mais de nombreuses autres perspectives artistiques, \u00e9tait assez caract\u00e9ristique de la culture dissidente sovi\u00e9tique de l&#8217;\u00e9poque. La complexit\u00e9 et la richesse des notions, des nuances, des images et des r\u00e9f\u00e9rences disparaissaient sous une logique de perception bas\u00e9e sur une opposition binaire achoppant sur une simplification sophistiqu\u00e9e du sujet, du contexte, des sc\u00e8nes, des personnages, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Justifiant ces perceptions, STALKER acquit presque imm\u00e9diatement le statut mythique d&#8217;un film porteur d&#8217;une v\u00e9rit\u00e9 illicite, bien qu&#8217;il rest\u00e2t pour le grand public soit inconnu, soit trop complexe. Et apr\u00e8s l&#8217;effondrement du \u00ab dernier espoir pour un ordre social alternatif \u00bb, il devint l&#8217;une des repr\u00e9sentations symboliques des repr\u00e9sentations artistiques alternatives de l&#8217;\u00e9poque sovi\u00e9tique, pass\u00e9 par les meules de la culturation et de l&#8217;esth\u00e9tisation, tout en restant confidentiel, mais maintenant pour un public post-sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Voyage<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>C&#8217;\u00e9tait <a href=\"\/?p=54\">la premi\u00e8re exposition de Sarkis en Arm\u00e9nie<\/a>. La premi\u00e8re fois qu&#8217;il entrait en contact avec un pays, un peuple, une langue, une culture, des comportements et des habitudes grav\u00e9s dans sa m\u00e9moire par de nombreuses r\u00e9miniscences fragmentaires, par les nombreuses narrations, images et sensations, les nombreux sons et odeurs li\u00e9s \u00e0 sa propre histoire, qui, dans toute leur complexit\u00e9, allaient retrouver l&#8217;une des principales patries virtuelles de cet artiste qui se consid\u00e8re comme un nomade par l&#8217;esprit. Ce type d&#8217;exp\u00e9rience peut \u00eatre compar\u00e9 au voyage entrepris vers cet endroit o\u00f9 les souvenirs et les fixations sur des images, les conceptions et constructions encastr\u00e9s tels des dossiers syst\u00e8mes dans les mondes conscients et subconscients d&#8217;une personne entreraient en interaction avec la r\u00e9alit\u00e9 de fa\u00e7on spectaculaire. Les cons\u00e9quences de cette interaction pourraient \u00eatre de diff\u00e9rentes sortes. Une telle interaction peut tr\u00e8s bien, s&#8217;il y a d\u00e9sillusion, d\u00e9truire des associations et des images qui \u00e9taient tr\u00e8s ch\u00e8res. Elle peut aussi accabler la conscience avec des illusions cr\u00e9\u00e9es par ces perceptions infantiles euphoriques perdues qui sont compl\u00e8tement \u00e9loign\u00e9es du contexte r\u00e9el. Dans le film de Tarkovsky, Stalker mettait constamment en garde ses clients voyageurs concernant les pi\u00e8ges qui existaient \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de la ZONE.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il pourrait y avoir d&#8217;autres fa\u00e7ons de se confronter \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 avec les yeux grand ouverts, les sens aff\u00fbt\u00e9s, l&#8217;esprit lib\u00e9r\u00e9 et une conscience claire de tous les \u00ab pi\u00e8ges \u00bb dans lesquels, confront\u00e9e \u00e0 un lieu et \u00e0 un contexte r\u00e9els, la m\u00e9moire, intens\u00e9ment sollicit\u00e9e, se met \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer de nouvelles images et situations.<\/p>\n\n\n\n<p>Le voyage de Sarkis en Arm\u00e9nie fut d\u00e9nu\u00e9 de ce sentimentalisme nostalgique bien banal qui vous place g\u00e9n\u00e9ralement dans la position passive de celui qui est guid\u00e9. Il avait choisi le r\u00f4le du guide, ou <em>stalker<\/em>, qui avance \u00e0 t\u00e2tons et se fraye un chemin sur un terrain concret, mais aussi dans l&#8217;infini de sa m\u00e9moire, d\u00e9finissant ainsi par des situations en constante transformation le territoire de sa pr\u00e9sence et de son action.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce processus de d\u00e9finition fut long. Sarkis vint \u00e0 Erevan pour la premi\u00e8re fois en 2002 afin de sonder la situation et d&#8217;identifier des sites possibles pour ses installations. L&#8217;exposition n&#8217;eut lieu que deux ans plus tard et co\u00efncida avec les changements tr\u00e8s importants rencontr\u00e9s par l&#8217;Arm\u00e9nie dans le domaine socio-culturel.<\/p>\n\n\n\n<p>Le nom de Sarkis n&#8217;\u00e9tait connu en Arm\u00e9nie que des cercles restreints du monde de l&#8217;art contemporain. Pour le grand public, c&#8217;\u00e9tait un personnage tout \u00e0 fait nouveau, la connaissance des artistes de la Diaspora en Arm\u00e9nie connaissant alors l&#8217;inertie logique, structurelle et id\u00e9ologique d\u00e9velopp\u00e9e par la critique d&#8217;art locale pendant la p\u00e9riode sovi\u00e9tique. Cette situation de clandestinit\u00e9 cr\u00e9ait d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 certaines difficult\u00e9s organisationnelles, mais conf\u00e9rait aussi au voyage de Sarkis une logique m\u00e9taphorique alors qu&#8217;il accostait sur l&#8217;\u00eele de ses souvenirs sans se faire remarquer dans un premier temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de sa premi\u00e8re visite, Sarkis se promena dans la ville avec ses rues et ses cours, et \u00e0 la campagne avec ses paysages et ses monast\u00e8res m\u00e9di\u00e9vaux arm\u00e9niens, faisant des rencontres fortuites avec des gens diff\u00e9rents et parlant avec eux, visitant des mus\u00e9es, communicant et absorbant l&#8217;\u00e9nergie de l&#8217;endroit. Un endroit qui renfermait au plus profond des contrari\u00e9t\u00e9s paradoxales et des ruptures culturelles si dures et satur\u00e9es par les marques historiques laiss\u00e9es par des p\u00e9riodes diff\u00e9rentes et par un pr\u00e9sent aux facettes multiples.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Sarkis, il s&#8217;agissait l\u00e0 \u00e9galement de l&#8217;environnement culturel de deux personnalit\u00e9s artistiques qui sont pour lui centrales : Parajanov et Tarkovsky. Et ces deux figures finirent par constituer les deux axes autour desquels Sarkis structura son \u0153uvre en Arm\u00e9nie.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Deux sites, deux personnages, deux expositions<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but, Sarkis avait pens\u00e9 utiliser diff\u00e9rents sites autour de la ville qui cr\u00e9eraient un r\u00e9seau de quatre installations qui, comme des images mentales, seraient fragment\u00e9es et interconnect\u00e9es. Mais plus Sarkis s&#8217;impliquait dans le contexte local, plus sa position et le projet lui-m\u00eame devenaient radicaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il divisa son exposition en deux parties, deux lieux qui refl\u00e9taient ainsi la dichotomie de la r\u00e9alit\u00e9 locale, pleine d&#8217;oppositions, de contrari\u00e9t\u00e9s et de polarisations. Deux endroits diff\u00e9rents, deux \u00e9tats diff\u00e9rents, deux histoires diff\u00e9rentes, deux destins diff\u00e9rents. L&#8217;un des deux tenait une place tr\u00e8s sp\u00e9ciale pour Sarkis. Il s&#8217;agissait du mus\u00e9e de Sergey Parajanov, artiste avec lequel Sarkis \u00e9tait rest\u00e9 dans un dialogue spirituel constant. Le mus\u00e9e fut fond\u00e9 en 1988 lorsque Parajanov d\u00e9cida de d\u00e9m\u00e9nager sa collection de Tbilisi \u00e0 Erevan, mais n&#8217;ouvrit ses portes qu&#8217;une ann\u00e9e apr\u00e8s la mort de l&#8217;artiste en 1991. C&#8217;est un petit mus\u00e9e confortable et bien organis\u00e9 situ\u00e9 dans un h\u00f4tel particulier de type caucasien du 18<sup>\u00e8me<\/sup> ou 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle r\u00e9habilit\u00e9 et qui se trouve dans le district ethnographique d&#8217;Erevan qui avait \u00e9t\u00e9 imit\u00e9 ainsi \u00e0 l&#8217;\u00e9poque sovi\u00e9tique. Aujourd&#8217;hui, il s&#8217;agit de l&#8217;une des attractions touristiques les plus importantes d&#8217;Arm\u00e9nie <strong><a href=\"#theme-image-block_62f496185b058\">[ill. 1]<\/a><\/strong>.<\/p>\n\n\n<figure id=\"theme-image-block_62f496185b058\" class=\"theme-image\">\n    <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"614\" height=\"461\" src=\"https:\/\/www.sarkis.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/2004-Paradjanov--.jpg\" class=\"attachment-full size-full\" alt=\"Sarkis, le reflet et le sublime, Mus\u00e9e Serguei Paradjanov, Erevan, 19 mai -29 ao\u00fbt 2004\" srcset=\"https:\/\/www.sarkis.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/2004-Paradjanov--.jpg 614w, https:\/\/www.sarkis.fr\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/2004-Paradjanov---300x225.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 614px) 100vw, 614px\" \/>    <figcaption>Le reflet et le sublime, Erevan, Mus\u00e9e Serguei Paradjanov, Erevan, 19 May &#8211; 29 Aug 2004<\/figcaption>\n<\/figure>\n\n\n<p>L&#8217;autre exposition eut lieu au centre culturel HayArt. Il s&#8217;agissait de l&#8217;un des deux gros centres d&#8217;art contemporain d&#8217;Erevan mont\u00e9 et dirig\u00e9 par la communaut\u00e9 artistique locale pendant sept ans. Le b\u00e2timent d&#8217;architecture moderniste sovi\u00e9tique de la fin des ann\u00e9es soixante-dix qui abritait le centre se trouvait au c\u0153ur m\u00eame de la ville. Il avait au d\u00e9part \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 comme pavillon d&#8217;exposition par le mus\u00e9e d&#8217;art moderne d&#8217;Erevan. Il fut ensuite appropri\u00e9 par la municipalit\u00e9 qui finit toutefois par le rendre aux artistes, \u00e0 leur demande, mais en supprimant leurs subventions. Au d\u00e9but des ann\u00e9es deux mille, avec l&#8217;avance d&#8217;une \u00e9conomie n\u00e9o-capitaliste post-sovi\u00e9tique et la r\u00e9alit\u00e9 politique du moment, la situation des institutions culturelles connut des changements. Beaucoup d&#8217;endroits furent privatis\u00e9s et leur fonction initiale changea. Bien qu&#8217;incroyablement actif, enthousiaste pour tout ce qui est artistique et internationalement reconnu, le centre HayArt, qui occupait pr\u00e8s de 2000m<sup><sub>2<\/sub> <\/sup>dans le centre ville, se mit \u00e0 conna\u00eetre des moments difficiles. Sarkis se manifesta et exprima sa volont\u00e9 d&#8217;y monter une exposition au moment pr\u00e9cis o\u00f9 la mauvaise tournure prise par les \u00e9v\u00e9nements atteignait son apog\u00e9e pour le centre.<\/p>\n\n\n\n<p>En s\u00e9parant son projet en deux parties, Sarkis marqua une division tr\u00e8s claire entre de multiples \u00e9tats, actions, ph\u00e9nom\u00e8nes et conceptions, telles que l&#8217;histoire et l&#8217;actualit\u00e9, l&#8217;extase et la souffrance, la lumi\u00e8re et l&#8217;ombre, l&#8217;\u00e9change et le silence d&#8217;une pause, le black-out et l&#8217;illumination, le souvenir et l&#8217;oubli. En installant cette distance entre deux expositions, deux mus\u00e9es, deux situations qui d\u00e8s le premier regard s&#8217;accordait parfaitement avec cette polarisation autoritaire de la compr\u00e9hension g\u00e9n\u00e9rale des choses, Sarkis invitait clandestinement le spectateur dans une cha\u00eene sans fin de d\u00e9sorientations et de reconsid\u00e9rations, alors que les espaces mus\u00e9aux et chaque d\u00e9tail de chacune des installations s&#8217;interp\u00e9n\u00e9traient pour r\u00e9v\u00e9ler de nouvelles significations, tout en restant absolument autonomes dans leurs formes et dans leurs concepts.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>A l&#8217;int\u00e9rieur de la ZONE<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>L&#8217;exposition au HayArt intitul\u00e9e \u00ab A l&#8217;int\u00e9rieur de la Zone \u00bb faisait directement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Tarkovsky. Comme cela a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 dit plus haut, le b\u00e2timent qui abritait le centre \u00e9tait un parfait exemple d&#8217;architecture moderniste sovi\u00e9tique de la fin des ann\u00e9es soixante-dix, dont l&#8217;histoire traumatisante des transformations pourrait refl\u00e9ter les drames de toute une \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Le b\u00e2timent \u00e9tait constitu\u00e9 de cinq blocs de b\u00e9ton cylindriques reli\u00e9s entre eux sur de courts piliers reposant sur des \u00eelots quadrangulaires dispos\u00e9s de mani\u00e8re al\u00e9atoire. Au d\u00e9but, ces \u00eelots \u00e9taient entour\u00e9s d&#8217;eau, donc le b\u00e2timent lui-m\u00eame \u00e9tait comme une \u00eele entour\u00e9e de gratte-ciel. D&#8217;apr\u00e8s le projet initial des architectes Gevorg Aramyan et Jim Torosyan, la m\u00eame logique aurait d\u00fb s&#8217;appliquer \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de la grande salle centrale o\u00f9 Sarkis allait disposer le c\u0153ur de son installation. Quatre podiums quadrangulaires dans la salle principale reli\u00e9s entre eux par un cinqui\u00e8me podium moins \u00e9lev\u00e9 en leur centre auraient \u00e9galement d\u00fb \u00eatre entour\u00e9s d&#8217;eau. Au d\u00e9part, les toits de toutes les salles du mus\u00e9e \u00e9taient des modules h\u00e9misph\u00e9riques en plexiglas transparent qui ouvraient directement sur le ciel et sur le sommet des b\u00e2timents alentour laissant par l\u00e0 m\u00eame entrer dans les salles une lumi\u00e8re verticale.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois au fil du temps, les circonstances apport\u00e8rent diff\u00e9rents amendements \u00e0 cette utopie architecturale. Les eaux qui entouraient le b\u00e2timent se tarirent et \u00ab l&#8217;\u00eele \u00bb fut rattach\u00e9e au \u00ab continent \u00bb. Les plafonds transparents du mus\u00e9e se brisaient souvent, et c&#8217;est pour cela qu&#8217;ils furent remplac\u00e9s par des toits plus classiques avec des fen\u00eatres \u00e9troites sur les c\u00f4t\u00e9s. Depuis le d\u00e9but de la crise socio-\u00e9conomique de l&#8217;\u00e8re post-sovi\u00e9tique, le b\u00e2timent s&#8217;\u00e9tait d\u00e9labr\u00e9. Il n&#8217;\u00e9tait plus du tout appropri\u00e9 pour faire office de mus\u00e9e d&#8217;art moderne, mais il restait un lieu d&#8217;exposition pris\u00e9 par les artistes de la sc\u00e8ne alternative locale. Des ann\u00e9es plus tard, lorsque le mus\u00e9e d\u00e9cida de quitter le b\u00e2timent, ces m\u00eames artistes insist\u00e8rent pour qu&#8217;il soit reconverti en centre d&#8217;art contemporain. La municipalit\u00e9 leur octroya le b\u00e2timent, mais dans le m\u00eame temps leur coupa toutes leurs subventions publiques.<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est dans cette architecture po\u00e9tique monumentale dont les formes clairement modernistes se perdaient sous le lierre qui tapissait la fa\u00e7ade telles des <em>vignes de l&#8217;oubli<\/em>, et dont le vide des int\u00e9rieurs circulaires d\u00e9sorientait, dont le silence ambiant \u00e9tait bris\u00e9 par des bruits de pas qui r\u00e9sonnaient et dont l&#8217;illumination \u00e9tait \u00e9ternellement changeante, dont les murs \u00e9taient ab\u00eem\u00e9s et la topologie emm\u00eal\u00e9e, que Sarkis identifia le territoire de sa ZONE. Un territoire o\u00f9 la m\u00e9moire de l&#8217;espace fut acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e par la m\u00e9moire de l&#8217;artiste, o\u00f9 l&#8217;accumulation de souffrance fut transmise par le truchement d&#8217;un aper\u00e7u color\u00e9 ; un territoire o\u00f9 diff\u00e9rentes histoires et significations se rejoignirent, s&#8217;embrouill\u00e8rent puis g\u00e9n\u00e9r\u00e8rent de nouvelles histoires bien r\u00e9elles et des myriades de nouvelles significations.<\/p>\n\n\n\n<p>La sc\u00e9nographie habilement cr\u00e9\u00e9e par Sarkis avec tr\u00e8s peu de moyens \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du b\u00e2timent cr\u00e9ait l&#8217;illusion d&#8217;une architecture compl\u00e8tement retourn\u00e9e sur elle-m\u00eame et qui d\u00e9couvrait ses entrailles. Les spectateurs, apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9s par une entr\u00e9e tr\u00e8s \u00e9troite et avoir gravi un escalier qui, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cette entr\u00e9e, semblait gigantesque, se retrouvaient \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;un espace circulaire absolument vide et faiblement \u00e9clair\u00e9 par la lumi\u00e8re qui p\u00e9n\u00e9trait dans la salle par les fen\u00eatres \u00e9troites sous les hauts plafonds. Le regard des spectateurs se mettait spontan\u00e9ment \u00e0 parcourir la surface des murs et des plafonds noircis avec leurs taches grises apparentes laiss\u00e9es par l&#8217;humidit\u00e9 pendant la saison hivernale. L&#8217;impression d&#8217;une mise en sc\u00e8ne \u00e9tait renforc\u00e9e par l&#8217;odeur aigre et famili\u00e8re, bien qu&#8217;\u00e9galement ambigu\u00eb, qui flottait dans l&#8217;air.<\/p>\n\n\n\n<p>Le seul point de rep\u00e8re que les spectateurs pouvaient apercevoir dans la p\u00e9nombre susceptible de leur indiquer la suite du chemin \u00e9tait une entr\u00e9e \u00e9troite et lumineuse donnant sur l&#8217;espace suivant et qui ressortait sur le fond de cette surface murale sombre. Mais alors qu&#8217;ils se dirigeaient vers ce passage, le mouvement et l&#8217;attention des spectateurs \u00e9taient soudainement arr\u00eat\u00e9s par la bassine de fer blanc dispos\u00e9e au sol sur leur chemin. Elle \u00e9tait remplie d&#8217;une eau \u00e0 la surface de laquelle flottait une miche de pain qui, petit \u00e0 petit, se d\u00e9composait et se transformait en patouille, diffusant dans tout l&#8217;espace l&#8217;odeur aigre caract\u00e9ristique des m\u00e9tamorphoses.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrastant avec la premi\u00e8re salle, la seconde \u00e9tait compl\u00e8tement inond\u00e9e de lumi\u00e8re. Elle contenait \u00e9galement une forme circulaire avec en son centre un escalier reliant le niveau inf\u00e9rieur de la salle \u00e0 la galerie circulaire en console. De cette galerie, il y avait un autre passage vers la troisi\u00e8me salle de structure similaire, mais dont les escaliers faisaient descendre les spectateurs d&#8217;une galerie circulaire en console similaire vers le rez-de-chauss\u00e9e. Les spectateurs qui parcouraient les salles du b\u00e2timent en montant et descendant rencontraient sur chaque niveau les m\u00eames bassines en fer blanc qui jalonnaient le chemin menant \u00e0 la partie principale de l&#8217;installation avec leur pain en d\u00e9composition. R\u00e9p\u00e9tant les structures des salles, les bassines \u00e9taient \u00e9parpill\u00e9es dans l&#8217;espace comme autant de m\u00e9taphores d&#8217;un \u00e9tat transitoire. Le processus de d\u00e9composition absorbait toutes les significations symboliques initiales qui se rattachent au pain, \u00e0 l&#8217;eau et au r\u00e9cipient rendant palpable pour le spectateur le processus de d\u00e9composition \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur m\u00eame d&#8217;un espace en d\u00e9sint\u00e9gration, conf\u00e9rant \u00e0 l&#8217;existence et \u00e0 la transition, gr\u00e2ce \u00e0 cette perception intuitive et personnelle de ce moment, de nombreuses significations nouvelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Seule la derni\u00e8re bassine \u00e9tait remplie d&#8217;une eau claire \u00e0 la surface de laquelle flottait un petit r\u00e9cipient en fer blanc ressemblant \u00e0 un bateau ou \u00e0 un petit plat de cuisson et rempli \u00e0 moiti\u00e9 d&#8217;une eau dans laquelle se dissolvait un pigment bleu ciel d\u00e9pos\u00e9 par l&#8217;artiste. C&#8217;\u00e9tait une salle d&#8217;anticipation ; un lieu de pause et de concentration. C&#8217;\u00e9tait l&#8217;endroit o\u00f9 les h\u00e9ros de Tarkovsky mettaient un terme \u00e0 leur voyage sans entrer dans la PIECE tant ch\u00e9rie. Par la porte de fer entrouverte de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la bassine, on pouvait entendre au loin l&#8217;\u00e9nergie fluctuante d&#8217;un orage et sentir la pr\u00e9sence d&#8217;une chose depuis longtemps attendue. Le chemin interminable \u00e0 travers des espaces et des passages gris et monochromes conduisait \u00e0 cette chose floue pulsant derri\u00e8re une porte de fer entrouverte qui, une fois franchie, ouvrait sur un ordre des choses totalement diff\u00e9rent. Les petits espaces circulaires avec leur syst\u00e8me complexe de passages et leur environnement sans couleurs se transformaient soudain en l&#8217;espace vaste de la salle centrale remplie de lumi\u00e8res et de couleurs et baign\u00e9e dans une atmosph\u00e8re d&#8217;excitation et d&#8217;apaisement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bruit du tonnerre grondant au loin \u00e9tait suivi par une pluie battante qui s&#8217;infiltrait par le toit et envahissait l&#8217;espace. Le bruit d&#8217;une averse s&#8217;abattant sur les surfaces lumineuses peintes bleues, rouges et jaunes des podiums et se m\u00e9langeant avec les reflets de ces couleurs remplissait l&#8217;espace d&#8217;une aura de fra\u00eecheur. Sarkis avait recouvert le quatri\u00e8me podium d&#8217;une multitude de tapis arm\u00e9niens antiques. L&#8217;atmosph\u00e8re iridescente de l&#8217;espace s&#8217;accumulait dans ce patchwork de couleurs et d&#8217;ornements form\u00e9 par ces tapis qui, pour les spectateurs, \u00e9taient une invitation \u00e0 grimper et s&#8217;installer sur cette \u00e9tendue color\u00e9e de souvenirs pr\u00e9serv\u00e9s par millier, de tributs de guerre, de mythologies, de traumatismes et d&#8217;amn\u00e9sies. Assis sur ce podium, touchant les courbes et les textures des ornements, le spectateur pouvait parcourir des yeux la PIECE et, concat\u00e9nant tous les \u00e9l\u00e9ments fixes qui se trouvaient l\u00e0, les animer gr\u00e2ce aux souvenirs ainsi mis en branle. Dans le silence de la pluie qui cesse ne laissant r\u00e9sonner que de lourdes derni\u00e8res gouttes, le long voyage qui semblait maintenant termin\u00e9 apparaissait dans un espace hors du temps, engag\u00e9 pour ne plus jamais finir.<\/p>\n\n\n\n<p>La sc\u00e9nographie initiale d&#8217;un espace retourn\u00e9 sur lui-m\u00eame tangible sur tout le chemin menant \u00e0 la PIECE \u00e9tait \u00e0 un moment donn\u00e9 invers\u00e9e de nouveau, encha\u00eenant ainsi tous les \u00e9l\u00e9ments et concentrant les \u00e9nergies accumul\u00e9es dans l&#8217;objet central de toute l&#8217;installation. Avec cette t\u00eate de cristal renvers\u00e9e sur le sol d&#8217;alb\u00e2tre au centre de l&#8217;espace et brillant sous un projecteur puissant comme une m\u00e9t\u00e9orite pr\u00e9cieuse tomb\u00e9e du ciel, Sarkis juxtaposait les processus de renaissance de diff\u00e9rents souvenirs sur le territoire de sa ZONE. Comme dans le film de Tarkovsky o\u00f9 la ZONE trouve son origine dans la chute d&#8217;une m\u00e9t\u00e9orite, la t\u00eate de cristal scintillante pos\u00e9e dans la ZONE de Sarkis, et qui se trouvait \u00eatre le portrait de l&#8217;artiste lui-m\u00eame portant un casque de cosmonaute, endossa le r\u00f4le symbolique de \u00ab cause originelle \u00bb. Ce fut l&#8217;artiste qui d\u00e9finit le territoire de sa ZONE en activant les \u00e9nergies du <em>Leidschatz<\/em> (les tr\u00e9sors de souffrance) et du <em>Kriegschatz<\/em> (les tr\u00e9sors de guerre) par la juxtaposition de ses souvenirs avec la m\u00e9moire raviv\u00e9e de cet endroit d\u00e9labr\u00e9, offrant une chance \u00e0 chaque spectateur qui entrait dans la ZONE de r\u00e9v\u00e9ler ses traumatismes, ses amn\u00e9sies, sa connaissance, ses certitudes et ses doutes, prenant ainsi part \u00e0 ce voyage en qu\u00eate d&#8217;une m\u00e9moire universelle dans laquelle une pinc\u00e9e de pigment vers\u00e9e dans le bateau de fer blanc de Sarkis pouvait soudainement se transformer en mer de couleur, comme cette transformation des bateaux sur leurs podiums de couleur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Se jeter dans le c\u0153ur de la bataille \u00bb ; voil\u00e0 une id\u00e9e exprim\u00e9e un jour par Sarkis \u00e0 Erevan qui d\u00e9crivait tr\u00e8s clairement la position de l&#8217;artiste engag\u00e9 dans un processus d&#8217;interaction avec le contexte r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Sarkis, le concept de ZONE et les questions concernant la renaissance du souvenir et de l&#8217;endroit, le probl\u00e8me de la transmission dans ce projet en particulier, rev\u00eataient une importance toute particuli\u00e8re. Lorsqu&#8217;il vint \u00e0 Erevan au d\u00e9but du mois de mai 2004 pour installer son exposition, le centre HayArt avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 retir\u00e9 \u00e0 la communaut\u00e9 artistique qui tentait alors tant bien que mal de le r\u00e9cup\u00e9rer. Tous les projets pr\u00e9vus pour cette ann\u00e9e-l\u00e0, \u00e0 l&#8217;exception de celui de Sarkis, furent annul\u00e9s. Sarkis n&#8217;y vit pas un privil\u00e8ge, au contraire, il mit tout son projet en contexte en rejoignant la lutte des artistes. Pendant les neuf jours de son s\u00e9jour \u00e0 Erevan, le centre HayArt fut comme assi\u00e9g\u00e9 par les artistes, les \u00e9tudiants, les intellectuels et les activistes. Chaque soir apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 sur son installation, Sarkis donnait de longues conf\u00e9rences aux \u00e9tudiants et aux artistes avec qui il entrait ensuite dans de longues discussions, suivies de r\u00e9unions, puis d&#8217;interviews. Puis il y eut l&#8217;inauguration. Celle-ci fut suivie de trois longs mois d&#8217;\u00e9t\u00e9 pendant lesquels l&#8217;exposition fut ouverte et le combat des artistes pour garder le centre continua.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Le reflet et le sublime<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p><a href=\"\/?p=54#1\">Au mus\u00e9e Parajanov<\/a>, la situation fut compl\u00e8tement diff\u00e9rente de celle de HayArt. Au lieu d&#8217;un \u00e9tat sombre et marginal de r\u00e9sistance face \u00e0 la menace imminente de destruction, le mus\u00e9e Parajanov se distinguait par une atmosph\u00e8re lumineuse, color\u00e9e, chaleureuse et apaisante. Le mus\u00e9e surplombait un ravin, offrant une vue spectaculaire sur le Mont Ararat, sur la ville se d\u00e9coupant sur l&#8221;horizon et sur une petite maison ancienne et d\u00e9labr\u00e9e en contrebas dont une partie \u00e9tait encore habit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mus\u00e9e abritait principalement les collages, dessins et photos de Sergey Parajanov ainsi que des archives et \u0153uvres d&#8217;art donn\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rents moments par diff\u00e9rents artistes, soit \u00e0 Parajanov lui-m\u00eame, soit au mus\u00e9e. Toutes les \u0153uvres, tous les objets, archives, artefacts et donations y \u00e9taient expos\u00e9s dans une logique int\u00e9grative ob\u00e9issant \u00e0 la m\u00e9thode d&#8217;appropriation omnivore caract\u00e9ristique des collages de Parajanov, tout en \u00e9tant clairement s\u00e9par\u00e9s par \u00e9poque, par type et par genre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Sarkis, dont les conceptions artistiques concernant la pr\u00e9sentation et la r\u00e9ception des \u0153uvres d&#8217;art, ainsi que leur r\u00e9ification dans les cadres institutionnels du mus\u00e9e, ont \u00e9t\u00e9 concr\u00e9tis\u00e9es dans ses installations de tr\u00e8s nombreuses fois et dans de tr\u00e8s nombreux mus\u00e9es diff\u00e9rents partout dans le monde, il s&#8217;agissait d&#8217;une occasion tr\u00e8s attendue de poursuivre son dialogue avec Parajanov.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0, Sarkis divisa son installation en deux parties. Une partie de l&#8217;\u0153uvre se trouvait \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur, et l&#8217;autre partie \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur. Alors que dans son installation \u00e0 HayArt Sarkis avait appliqu\u00e9 la m\u00e9thode de la perception ininterrompue de ce territoire qu&#8217;il avait d\u00e9termin\u00e9 comme ZONE, au mus\u00e9e Parajanov, il cr\u00e9a un intervalle entre deux situations. Cette distance, obtenue en appliquant la m\u00e9thode du montage, laissait au spectateur l&#8217;opportunit\u00e9 d&#8217;avoir une attitude critique vis-\u00e0-vis des \u0153uvres pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du mus\u00e9e, ce qui permettait l&#8217;inclusion dans le processus cr\u00e9atif du renouvellement du souvenir, au m\u00eame titre que la g\u00e9n\u00e9ration de nouvelles images ou significations.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu&#8217;il approchait le mus\u00e9e, le spectateur pouvait voir un grand miroir appuy\u00e9 contre le mur de la vieille maison en ruine en bas de la colline. Dans ce miroir \u00e0 la forme sch\u00e9matique de maison se refl\u00e9taient les murs du mus\u00e9e Parajanov. Le reflet d\u00e9form\u00e9 du b\u00e2timent changeait constamment en fonction de la lumi\u00e8re et du point de vue du spectateur qui pouvait parfois apercevoir des fragments de ciel, des b\u00e2timents voisins ou les couleurs des alentours.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la salle principale au premier \u00e9tage du mus\u00e9e, l\u00e0 o\u00f9 se trouve \u00ab l&#8217;Autel \u00bb bien connu cr\u00e9\u00e9 par Parajanov, Sarkis avait dispos\u00e9 sur la table tapiss\u00e9e une vieille bassine en cuivre remplie d&#8217;eau. La surface de l&#8217;eau o\u00f9 flottait une tranche de pain refl\u00e9tait les images des vingt-cinq films r\u00e9alis\u00e9s par Sarkis \u00e0 Sach\u00e9 et diffus\u00e9s sur un t\u00e9l\u00e9viseur dispos\u00e9 derri\u00e8re la bassine. Les sons de cloche et la musique juxtapos\u00e9s avec les gestes emphatiques de l&#8217;artiste\/acteur dans les sc\u00e8nes qui apparaissaient \u00e0 l&#8217;\u00e9cran \u00e9lectrisaient l&#8217;espace, d\u00e9pla\u00e7ant par la m\u00eame occasion le d\u00e9corum narratif de l&#8217;exposition et d\u00e9finissant un intervalle de perception accessible au spectateur et qui transformait l&#8217;exposition dans son ensemble, mais aussi chaque objet individuel du mus\u00e9e en une exp\u00e9rience totale correspondant \u00e0 la conception de Sarkis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le dernier \u00e9l\u00e9ment de l&#8217;exposition au mus\u00e9e \u00e9tait la figure pr\u00e9sent\u00e9e au deuxi\u00e8me \u00e9tage parmi les collages de Parajanov. Il s&#8217;agissait d&#8217;une silhouette debout avec les bras \u00e9cart\u00e9s recouverte de vieux bouts de tissus trouv\u00e9s dans l&#8217;un des tiroirs de Parajanov dans le mus\u00e9e. D\u00e9roul\u00e9es \u00e0 partir de la t\u00eate de la silhouette et tombant devant et derri\u00e8re, des bandes de cassettes vid\u00e9o cascadaient comme de lourdes boucles noires, contenant les enregistrements des films de Parajanov et fonctionnant comme la visualisation du souvenir de ces films. Deux piles de vid\u00e9os du m\u00eame type \u00e9taient pos\u00e9es au sol. Pendant qu&#8217;il travaillait sur cette silhouette, Sarkis donna un nom \u00e0 cette sculpture qui allait plus tard dispara\u00eetre derri\u00e8re le titre g\u00e9n\u00e9ral \u00ab Le Reflet et le sublime \u00bb. Il la baptisa <em>Les Mari\u00e9s<\/em>, regroupant deux oppositions et d\u00e9cr\u00e9tant en m\u00eame temps une distance entre eux par le flux sans fin de souvenirs qui canalise les \u00e9nergies des souffrances accumul\u00e9es et des tr\u00e9sors de guerre. Une distance, un intervalle dans lequel le Sublime peut surgir.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>\u00c9pilogue<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>L&#8217;exposition de Sarkis \u00e0 Erevan dura trois \u00e9t\u00e9s torrides. Malgr\u00e9 tous les efforts d\u00e9ploy\u00e9s par la communaut\u00e9 des artistes locaux, malgr\u00e9 la solidarit\u00e9 internationale exprim\u00e9e par des amis et des coll\u00e8gues du centre, malgr\u00e9 les interviews et les appels enflamm\u00e9s de Sarkis pour que HayArt reste un centre d&#8217;art contemporain, et malgr\u00e9 l&#8217;exposition de Sarkis elle-m\u00eame qui avait offert une opportunit\u00e9 et du temps pour sauver la situation, le centre culturel HayArt ferma ses portes \u00e0 l&#8217;art contemporain deux jours apr\u00e8s la fin de l&#8217;exposition. La soci\u00e9t\u00e9 connaissait alors une descente imperceptible dans une nouvelle r\u00e9alit\u00e9 politique, sociale, \u00e9conomique et culturelle qui n&#8217;\u00e9tait pas sans rappeler l&#8217;atmosph\u00e8re de la p\u00e9riode de stagnation sovi\u00e9tique des ann\u00e9es 1970 et 1980. Apr\u00e8s la cl\u00f4ture de l&#8217;exposition, le mus\u00e9e Parajanov ne fut pas en mesure d&#8217;accepter la figure des <em>Mari\u00e9s<\/em> que Sarkis souhaitait offrir au mus\u00e9e arguant que l&#8217;installation \u00e9tait trop grande et qu&#8217;ils ne disposaient pas d&#8217;assez d&#8217;espace pour l&#8217;accueillir. L&#8217;autre partie de l&#8217;installation, la maison en miroir, \u00e9tait menac\u00e9e de destruction totale car des travaux allaient d\u00e9marrer \u00e0 cet endroit.<\/p>\n\n\n\n<p>Le groupe d&#8217;artistes d\u00e9m\u00e9nagea l&#8217;installation dans la collection du Centre d&#8217;art contemporain de Gyumri et elle fut reconstruite afin d&#8217;\u00eatre expos\u00e9e de mani\u00e8re permanente dans une salle d&#8217;exposition intitul\u00e9e \u00ab Style \u00bb d&#8217;apr\u00e8s une nouvelle sc\u00e9nographie dict\u00e9e par Sarkis.<\/p>\n\n\n\n<p>Au centre d&#8217;une pi\u00e8ce rectangulaire illumin\u00e9e par deux fen\u00eatres de verre bleu, la silhouette est expos\u00e9e avec ses cascades de lourdes boucles de bandes vid\u00e9o noires. Deux piles de vid\u00e9os du m\u00eame type sont dispos\u00e9es au sol dans les deux coins du mur o\u00f9 se trouvent les fen\u00eatres, derri\u00e8re la figure. Le spectateur p\u00e9n\u00e8tre dans la pi\u00e8ce par une entr\u00e9e \u00e9troite et s&#8217;approche de la figure qui se tient dans un contre-jour bleu. Lorsqu&#8217;il se retourne, le spectateur se retrouve refl\u00e9t\u00e9 en m\u00eame temps que la figure dans un grand miroir en forme de maison. Le silence se fait tout autour.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous droits r\u00e9serv\u00e9s Ruben Arevshatyan<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voil\u00e0 ce qu&#8217;est une ZONE&#8230; Elle peut parfois donner l&#8217;impression d&#8217;\u00eatre capricieuse. Mais \u00e0 tout moment, ce sont nos propres \u00e9tats qui la conditionnent. Bien s\u00fbr, il y a eu des cas o\u00f9 des gens sont rest\u00e9s sur le bord du chemin, les mains vides. 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