{"id":9665,"date":"2009-05-08T23:37:30","date_gmt":"2009-05-08T23:37:30","guid":{"rendered":"http:\/\/sarkis.test\/?p=9665"},"modified":"2022-08-06T15:54:38","modified_gmt":"2022-08-06T15:54:38","slug":"la-miniature-et-le-film-entretien-par-erik-bullot","status":"publish","type":"texts","link":"https:\/\/www.sarkis.fr\/en\/texts\/la-miniature-et-le-film-entretien-par-erik-bullot\/","title":{"rendered":"La miniature et le film"},"content":{"rendered":"\n<p>Paris, le 19 avril 2000<\/p>\n\n\n\n<p class=\"chapo\">Comment se souvenir sans \u00eatre victime de la nostalgie ? Sayat Nova<em>, le film de Sergue\u00ef Paradjanov, commence avec un livre de miniatures et les miniatures finissent par s&#8217;animer, <\/em>dit Sarkis. <em>Tu commences au d\u00e9but du XVIII<\/em><em><sup>\u00e8me<\/sup><\/em><em> si\u00e8cle avec un po\u00e8te arm\u00e9nien et tu te retrouves au XX<\/em><em><sup>\u00e8me<\/sup><\/em><em> si\u00e8cle. Le livre de miniatures devient le film. <\/em>Les premi\u00e8res s\u00e9quences de ce film, l&#8217;un des pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de Sarkis, nous montrent en effet, apr\u00e8s l&#8217;orage fracassant qui effraye le po\u00e8te enfant, les livres humides du monast\u00e8re press\u00e9s entre des pierres pour les faire d\u00e9gorger. L&#8217;eau suinte entre les pages d&#8217;\u00e9criture. Et sur les toits, couch\u00e9 sur le dos, l&#8217;enfant \u00e9tend ses bras au milieu des livres ouverts qui s\u00e8chent au vent, leurs feuilles bruissantes comme des insectes. Comment t\u00e9moigner de notre m\u00e9moire ?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette question, qui recoupe celle du &#8221; travail du deuil &#8220;, double mouvement entre l&#8217;oubli et la conservation, Sarkis ne cesse de la poser dans ses installations et ses expositions en soumettant des \u0153uvres anciennes, des ex-voto, des reliques merveilleuses \u00e0 de nouvelles interpr\u00e9tations. <em>J&#8217;essaie, <\/em>dit-il<em>, de faire vivre ce qui est d\u00e9j\u00e0 n\u00e9 avec un nouveau langage pour l&#8217;\u00e9clairer comme au commencement. <\/em>Sarkis est l&#8217;inventeur de ses objets trouv\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1997, lors de sa r\u00e9sidence \u00e0 l&#8217;atelier Calder de Sach\u00e9, il s&#8217;est livr\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alisation de vingt-cinq courts films en vid\u00e9o num\u00e9rique. Cette exp\u00e9rience in\u00e9dite lui a donn\u00e9 l&#8217;occasion d&#8217;ouvrir de nouveaux champs d&#8217;invention. Ces films \u00e9taient con\u00e7us au d\u00e9part comme un ensemble r\u00e9trospectif, une <em>anamn\u00e8se<\/em>, afin d&#8217;\u00e9voquer les principales \u00e9tapes de l&#8217;\u0153uvre de l&#8217;artiste. <em>Ces films sont n\u00e9s d&#8217;une frustration. Je voulais me donner la parole \u00e0 propos d&#8217;\u0153uvres faites il y a dix, vingt, trente ou quarante ans. Je souhaitais prolonger des \u0153uvres anciennes avec une nouvelle forme. C&#8217;\u00e9tait l&#8217;id\u00e9e du film. Ces films pouvaient exister avec ou sans ces r\u00e9f\u00e9rences au pass\u00e9. Quand tu con\u00e7ois un film, tu ne sais pas s&#8217;il va trouver suffisamment de libert\u00e9 pour pouvoir se passer de ses r\u00e9f\u00e9rences. Ces films sont comme une main qui ouvre des pages, feuillette, enseigne, montre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>J&#8217;ai d&#8217;abord \u00e9crit un sc\u00e9nario. Ce que je ne fais presque jamais lorsque je fais une sculpture ou une installation. Le sc\u00e9nario repr\u00e9sente une premi\u00e8re \u00e9tape. Mais \u00e0 chaque fois que tu te r\u00e9f\u00e8res \u00e0 ce sc\u00e9nario au cours de la r\u00e9alisation du film, c&#8217;est comme si tu devais faire un bond en arri\u00e8re. Tu dois rebrousser le temps. C&#8217;est comme un p\u00eacheur qui doit p\u00eacher quelque chose en amont du temps.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9alisation du film devint alors p\u00e9rilleuse pour l&#8217;artiste en ce qu&#8217;elle conjuguait une double temporalit\u00e9 r\u00e9trospective : l&#8217;\u0153uvre accomplie que les films \u00e9taient cens\u00e9s \u00e9voquer et l&#8217;\u00e9criture premi\u00e8re du sc\u00e9nario. L&#8217;\u00e9preuve du film a-t-elle su d\u00e9jouer cette entrave ?<em> Quand j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser ces films, je me suis aper\u00e7u que toutes ces r\u00e9f\u00e9rences personnelles disparaissaient totalement. Je ne pouvais pas parler de mon pass\u00e9 avec ces films. Le film est devenu tellement libre et pr\u00e9sent qu&#8217;il a englouti tout \u00e7a dans son eau. Tout s&#8217;est fondu dans l&#8217;eau. Peut-on extraire des \u00e9l\u00e9ments pour parler du pass\u00e9 ? Ce v\u0153u est en fait impossible. Dans les films, tu vis cette dissolution du pass\u00e9 en permanence, en direct. J&#8217;ai l&#8217;impression que la pellicule s&#8217;enrichit de plus en plus au contact de ce qui dispara\u00eet et qui invente, en m\u00eame temps, une nouvelle forme.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;eau du film \u00e9voqu\u00e9e par Sarkis est ici litt\u00e9rale. Ces vingt-cinq films ont en effet pour motif l&#8217;aquarelle, l&#8217;eau et leurs vertus photog\u00e9niques de dilution et de dissolution. On peut d&#8217;ailleurs observer, \u00e0 la vue de ces films, que l&#8217;eau ne pr\u00e9sente pas les caract\u00e8res d&#8217;une mati\u00e8re plastique comme peut l&#8217;\u00eatre la cire, par exemple. Elle est sans m\u00e9moire et ne conserve pas la trace. Le pouvoir magique des films de Sarkis fut de substituer \u00e0 la m\u00e9moire absente de l&#8217;eau celle du film. Celui-ci est l&#8217;empreinte paradoxale d&#8217;une op\u00e9ration sans m\u00e9moire. Ainsi les actions film\u00e9es par l&#8217;artiste s&#8217;annulent-elles au fur et \u00e0 mesure de leur accomplissement. L&#8217;aquarelle peinte sur l&#8217;eau se dilue totalement jusqu&#8217;\u00e0 dispara\u00eetre, les dessins sont masqu\u00e9s par les traces successives de la dilution. L&#8217;\u0153uvre peinte ou dessin\u00e9e n&#8217;a d&#8217;existence que pendant la dur\u00e9e du film<em>. Il n&#8217;y a pas de cr\u00e9ation ext\u00e9rieure au film. La trace qui peut rester, \u00e9ventuellement, est tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de mon propos. Tous ces films sont n\u00e9s avec le v\u00e9cu des travaux qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s. Et pourtant, tout d&#8217;un coup, le travail lui-m\u00eame a chang\u00e9 de nature. Il est devenu un film. C&#8217;est comme un creuset o\u00f9 les choses arrivent et changent de nature. Le miracle du cin\u00e9ma, c&#8217;est que tu assistes en direct \u00e0 la dissolution. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Cette dissolution toutefois est r\u00e9p\u00e9table. Tel est le caract\u00e8re d'&#8221; \u00e9ternel retour &#8221; du cin\u00e9ma &#8211; \u00e0 l&#8217;instar des films des fr\u00e8res Lumi\u00e8re qui, lors des premi\u00e8res s\u00e9ances de projection publique, \u00e9taient souvent pr\u00e9sent\u00e9s plusieurs fois de suite. La pr\u00e9carit\u00e9 temporelle s&#8217;accompagne de sa r\u00e9p\u00e9tition. <em>Le dernier jour de mon exposition, <\/em>dit Sarkis,<em> j&#8217;ai montr\u00e9 <\/em>Sayat Nova. <em>C&#8217;\u00e9tait une copie aux couleurs d\u00e9j\u00e0 fan\u00e9es. La projection a d\u00fb \u00eatre interrompue cinq ou six fois. C&#8217;\u00e9tait comme une ruine. J&#8217;\u00e9tais touch\u00e9 par cet \u00e9tat de ruine. Le film parle du pass\u00e9, d&#8217;un po\u00e8te arm\u00e9nien. Tu es touch\u00e9 par une double nostalgie : celle du film et celle de la copie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mais je suis profond\u00e9ment s\u00e9duit par les nouvelles techniques. Les films de Sach\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9s en digital et press\u00e9s en DVD pour mon exposition r\u00e9cente au Capc de Bordeaux. Pendant toute la dur\u00e9e de l&#8217;exposition, les films ont d\u00fb passer deux \u00e0 trois mille fois, je ne sais pas. Et pourtant, le dernier jour, il n&#8217;y avait aucune trace de nostalgie sur la pellicule. C&#8217;est comme un miroir que tu nettoies en permanence. Tu ne vis pas le vieillissement. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Quand je vois certains de ces films, si j&#8217;essaie de regarder en arri\u00e8re, de retrouver leurs r\u00e9f\u00e9rences premi\u00e8res, je ne vois rien. Ils sont all\u00e9s jusqu&#8217;\u00e0 la naissance m\u00eame. Le pain flotte sur l&#8217;eau, la couleur bleue se dilue dans le bol, je m&#8217;approche ici du premier cri. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Et Sarkis de me montrer le carnet o\u00f9 sont \u00e9crits et dessin\u00e9s \u00e0 l&#8217;aquarelle les sc\u00e9narios de ses films. Je feuillette \u00e0 mon tour les miniatures color\u00e9es, orn\u00e9es de sa fine \u00e9criture. Le livre de miniatures est devenu le film.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous droits r\u00e9serv\u00e9s Erik Bullot<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paris, le 19 avril 2000 Comment se souvenir sans \u00eatre victime de la nostalgie ? Sayat Nova, le film de Sergue\u00ef Paradjanov, commence avec un livre de miniatures et les miniatures finissent par s&#8217;animer, dit Sarkis. Tu commences au d\u00e9but du XVIII\u00e8me si\u00e8cle avec un po\u00e8te arm\u00e9nien et tu te retrouves au XX\u00e8me si\u00e8cle. 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